3 – UN DRAME, RUE DE MONCEAU
Le tapage réveilla Susy. Lasse d’attendre son royal amant la demi-mondaine s’était assoupie, avait fini par dormir à poings fermés.
Ce bruit, qu’est-ce que c’était ? Cela venait de l’escalier. Trois heures et quart déjà.
Des pas, des voix.
Elle gagna l’entrée.
Fallait-il qu’il eût bu ! Mais, ils étaient deux. On entendait parler, en effet, derrière la porte, puis un bruit de clef qu’on n’arrive pas à introduire dans la serrure.
Frederick-Christian risquait de rester sur le paillasson de l’escalier, décidément.
— Cet animal-là allait abîmer les peintures de la porte si on le laissait faire.
Et la jeune femme se décida à intervenir.
Au surplus, le visiteur avait renoncé à pénétrer dans l’appartement par ses propres moyens. Résigné à se faire aider, il sonnait longuement, lourdement.
— Ça promet !
La jeune femme ne put réprimer un cri de surprise : devant elle, surgissant de l’ombre et pénétrant en zigzagant dans son coquet logis inondé de lumière, se présentait Frederick-Christian, le pardessus à demi déboutonné, le chapeau sur le coin de la tête, un gros cigare aux lèvres dont la fumée acre faisait pleurer ses yeux qui brillaient d’un éclat significatif.
Cette apparition n’était pas pour étonner la jeune femme ; toutefois, derrière l’auguste pochard se profilait une silhouette moins vacillante, mais totalement inconnue de Susy.
L’inconnu, correct, s’était découvert en pénétrant dans l’appartement, et d’une longue inclinaison de tête, respectueux et interrogateur à la fois, il avait salué la maîtresse de maison.
Susy suivait les deux hommes qui étaient allés droit devant eux jusqu’au salon Louis XV.
Le roi, familièrement, s’appuyait sur l’épaule de son compagnon et riait par petits intervalles d’un rire contraint, nerveux, quelque peu agaçant.
Sans rien trahir de ses sentiments, Susy d’Orsel, affectant un air aimable, s’adressa à son royal protecteur :
— Voulez-vous vous débarrasser ? proposa-t-elle.
Puis, s’approchant de son amant qui maladroitement enlevait son pardessus, elle ajouta :
— Que votre Ma…
— Ma… ma… ma… cria le roi. Ma jolie Susy, on vous adore. Mais assez de bêtise. Je suis incognito, ici… Appelle-moi Cri-Cri, Susy ! ton petit Cri-Cri…
Très maîtresse d’elle-même, Susy changea de ton :
— Cher ami, présentez-moi donc monsieur.
— Naturellement, j’allais oublier.
— Parbleu, ajoutait-il, en s’adressant à son compagnon et en lui jetant un coup d’œil d’intelligence, c’est la faute du quatorzième whisky. Il ne faudrait jamais boire de quatorzième whisky.
Susy, qui comprenait que la conversation allait s’orienter sur un sujet très différent de celui qu’elle voulait voir traiter, rappela au roi sa promesse :
— Mais présentez-moi donc votre ami…
Frederick-Christian considéra un instant son compagnon, puis :
— Au fait, interrogea-t-il, comment donc t’appelles-tu ?
C’était toujours le journaliste qui se trouvait être le compagnon du roi.
Ah ! certes, Fandor n’aurait pas posé semblable question au joyeux vivant avec lequel il se trouvait.
Dès les premiers mots de l’entretien amorcé chez Raxim’s, il avait reconnu, en la personne du solide buveur, Sa Majesté Frederick-Christian II, roi de Hesse-Weimar, venu selon son habitude constante faire la fête à Paris.
À la demande du roi, Fandor faillit pouffer de rire : l’aventure, en effet, devenait bouffonne. Il fallait la corser encore.
Essayant de se composer un air grave et solennel, Fandor expliqua :
— Sum fides Achatus !
— Hein ? fit le roi, interloqué.
— Parfaitement, assura Fandor.
— Vous savez, déclara Susy d’un petit ton sec, je n’aime pas que l’on me parle anglais, moi…
— Eh bien, mon vieil Achate balbutia le roi, je suis joliment content de faire ta connaissance…
— Achate, insista d’un air soupçonneux Susy d’Orsel, ça n’est pas un nom… un vrai nom…
— Achate, madame, expliqua Fandor gravement à Susy d’Orsel, Achate était un personnage de l’antiquité qui se rendit célèbre par l’amitié fidèle qu’il avait vouée à son compagnon et ami, le fameux Énée, grand voyageur devant l’Éternel, véritable globe-trotter.
Le roi, qu’ennuyait cette explication, venait de passer dans la salle à manger. À table ! à table ! criait-il en frappant le parquet d’une bouteille de champagne.
— Dépêche-toi donc, Susy, il faut donner une assiette et des verres, surtout des verres à ce vieux frère dont je ne sais pas le nom… parce que tu comprends bien qu’il ne s’appelle pas plus Achate que moi.
Le reste de la phrase se perdit dans un balbutiement confus.
Le roi avait avisé le madère. Il s’en adjugea une forte rasade. Puis, sans se préoccuper de ses compagnons, il attaqua les hors-d’œuvre.
— Non, vraiment, madame, déclarait le journaliste, c’est parfaitement inutile de déranger votre délicieuse table décorée avec tant de goût ! je ne veux rien prendre, rien absolument, et au surplus, je vais m’en aller dans quelques instants…
La jeune femme n’insista pas. Enfin disposée à prendre gaiement les choses, elle commençait à décortiquer quelques écrevisses avec ses jolis doigts fuselés aux ongles roses cependant que Fandor, installé en face d’eux, allumait une cigarette de tabac d’Orient que la jeune femme l’avait aimablement autorisé à griller.
Soudain, Susy se leva de table.
— Où vas-tu ? interrogea le roi.
— Je reviens à l’instant… il doit y avoir quelque chose d’ouvert par là… je sens du froid aux jambes.
La jeune femme s’éclipsait, cependant que Frederick-Christian, dit Cri-Cri, lui lançait :
— Tu ferais bien mieux de nous les montrer… tes jambes !
Et il ajoutait, se penchant vers Fandor :
— Car sais-tu bien, mon cher, qu’elle est faite comme une statue ?…
Fandor ne demandait pas mieux que de le croire. Il hochait la tête, très conciliant. Susy d’Orsel revint, triomphante :
— Je le savais bien, fit-elle, c’est la porte d’entrée qui était restée ouverte. J’espère que personne n’a pénétré dans l’appartement.
Le roi éclata de rire :
— Ah ! ah ! fit-il, eh bien ! si quelqu’un est entré… qu’il vienne avec nous ! Plus on est de fous, plus on rit.
— Je croyais avoir entendu du bruit.
Après un léger silence de quelques instants, l’intimité s’affirmait entre les trois convives, et bien que Fandor se contentât de regarder les soupeurs, l’entrain cordial qui naît à l’ordinaire d’un bon repas ne tarda guère à se manifester.
Susy d’Orsel rendue plus confiante par de copieuses libations, considérait Fandor d’un air de plus en plus aimable.
Fandor s’amusait au jeu, qui peut-être n’était pas sans périls.
Le souper s’acheva.
Les convives abandonnant la salle à manger passèrent dans le petit boudoir éclairé d’une lueur discrète. Le roi s’écroula sur un vaste canapé d’angle.
— Mon indiscrétion, pensa Fandor qui au lieu de s’enivrer au cours du souper, s’était peu à peu dégrisé, mon indiscrétion a suffisamment duré et je crois le moment venu de m’en aller.
Après une brève discussion et un échange de banalités incohérentes mais polies, il fut entendu que « le fidèle Achate » reviendrait le lendemain vers une heure de l’après-midi chercher Susy d’Orsel et son Cri-Cri.
***
Déjà Fandor se disposait à demander le cordon.
Mais, comme il allait frapper, Fandor s’arrêta brusquement, figé de stupeur.
Avec un bruit sourd, devant ses yeux, une masse lourde indistincte venait de s’abattre dans la cour intérieure qu’éclairait faiblement un pâle rayon de lune. Puis ce fut le silence après le choc.
Sur le pavé gisait, inerte, Susy d’Orsel !
— Au secours !… appela le jeune homme d’une voix étranglée.
Mais la maison dormait.
Que faire ?
— Parons au plus pressé !
Et, rebroussant chemin, il remonta, Susy d’Orsel sur les bras, jusqu’à l’appartement.
La porte était fermée. Fandor sonna impérativement.
Un bruit lourd de pas se fit entendre sur les tapis du vestibule. On ouvrit. C’était le roi !
À la vue du jeune homme portant la gentille Susy d’Orsel dont la tête pendait, affreusement renversée en arrière, le roi manqua défaillir et dut s’appuyer au mur.
— Malédiction ! balbutiait-il. Est-ce que…
Il voulut esquisser une question, les mots s’étranglèrent dans sa gorge.
Cependant Fandor était entré dans la chambre à coucher de la jeune femme. Il l’étendait sur son lit.
— Du vinaigre !… de l’eau !… commanda Fandor. Allez chercher quelqu’un… du secours… appelez…
Le roi luttait visiblement contre l’hébétement de l’ivresse…
Fandor avait avisé sur le guéridon une petite glace à main. S’éclairant d’une lampe portative placée à côté, le journaliste regardait, ayant mis le miroir devant les narines et les lèvres de la jeune femme, si le verre se ternissait.
Le jeune homme eut un geste d’accablement :
— Elle est morte, murmura-t-il, quelle affaire !
Fandor ne voulait cependant pas s’en tenir à son propre diagnostic, et estimant que le roi ne saurait lui être d’aucun secours, se disposait à redescendre pour appeler à l’aide.
Comme il gagnait le vestibule on frappait à la porte :
— Qu’y a-t-il ? interrogea une voix grasseyante et aiguë. Que se passe-t-il ?… J’entends du bruit. Est-on malade ? C’est moi, la concierge !
Parbleu, cela se trouvait bien :
— C’est vous, la concierge ? répéta Fandor… Eh bien, de grâce, madame, allez chercher du secours… un médecin ! Mlle d’Orsel s’est tuée… ou… du moins elle est malade, bien, bien malade… faites vite !
Cette recommandation était superflue. Fandor entendait des bruits de pas précipités dégringoler l’escalier.
Le journaliste revint vers le roi.
Frederick-Christian demeurait immobile, flegmatique presque, dans la salle à manger voisine de la chambre à coucher… machinalement il achevait un verre de liqueur.
— Ah ça, demanda nerveusement Fandor, que signifie ?
— Mais je ne sais pas.
— Voyons… qu’avez-vous fait ?… lorsque je vous ai quitté, vous étiez assis sur le canapé ? Expliquez-moi pourquoi Susy d’Orsel est tombée par la fenêtre ?…
Frederick-Christian, l’œil terne, répondit :
— Je ne sais pas ! Je n’ai pas bougé, moi, du canapé, j’y suis resté jusqu’au moment où tu as sonné.
— Mais… Susy ? hurla Fandor.
— Susy m’a quitté un instant, en effet, je croyais qu’elle était allée te conduire.
— Mais c’est impossible ! elle n’est pas venue me reconduire… elle ne vous a pas quitté ! C’est vous qui…
Le roi semblait mal se rendre compte de la situation.
Fandor eut soudain l’idée que, pour le déterminer à rassembler ses esprits, il fallait frapper un grand coup, le surprendre, l’obliger à se dégriser sous le choc de l’émotion, de la surprise !
Le journaliste s’approcha de Frederick-Christian et, à mi-voix :
— Je supplie, déclara-t-il, je supplie Votre Majesté de parler…
L’effet attendu se produisit.
Le roi chancela, considéra un instant Fandor avec effarement, puis, se raidissant :
— Je… je… je ne vous comprends pas…
— Si, insista Fandor, Votre Majesté sait désormais que je n’ignore pas me trouver en présence de Frederick-Christian II, roi de Hesse-Weimar… Et Votre Majesté a devant elle Jérôme Fandor, rédacteur à La Capitale… un journaliste !
Mais le roi ne paraissait pas attacher d’importance à la déclaration de Fandor, encore moins, semblait-il, au drame dont Susy d’Orsel était la victime.
Fandor suivit des yeux les mouvements du roi.
Celui-ci, paisiblement, se dirigeait vers le vestibule. Prenant tout son temps, Frederick-Christian revêtait sa pelisse, coiffait son chapeau…
Pour le coup, c’en était trop !
— Ah çà ! que faites-vous ? cria Fandor.
— Je m’en vais.
— Par exemple ? Restez !…
— Non, je pars… Ne vous inquiétez de rien… Cela s’arrangera… je m’en charge !
Le roi semblait si décidé que Fandor en demeura stupéfait.
Ce crime monstrueux, l’avait-il commis inconsciemment, dans un accès de folie ? Impossible.
En dépit de son ivresse, Frederick-Christian paraissait être un homme normal. Ni fou, ni alcoolique. Fandor allait revenir à la charge quand la sonnette retentit.
Le journaliste ouvrit et livra passage à deux gardiens de la paix.
— C’est ici, interrogea le premier d’entre eux, que s’est passé un drame ?…
— Comment, vous savez déjà ?…
— La concierge nous a renseigné, monsieur…
Puis, s’adressant à son compagnon, l’agent ajoutait :
— Veillez à ce que personne ne s’en aille !
— Mais j’ai demandé un médecin… il faut aller chercher un médecin…
— La personne qui nous a téléphoné tout à l’heure, la concierge de l’immeuble, a, paraît-il, fait le nécessaire. Nous, nous sommes là pour les constatations légales, et les arrestations. Veuillez me conduire auprès de la victime.
Fandor, qui conservait à grand-peine son sang-froid, précéda l’agent dans la salle à manger, traversa le salon, entra dans la chambre où la malheureuse Susy d’Orsel gisait inanimée.
Le gardien de la paix, légèrement ému, considérant successivement le cadavre de la malheureuse jeune femme, son interlocuteur et le cadre élégant, coquet, de la pièce, ne savait trop de quelle manière commencer son interrogatoire.
Soudain, son attention fut attirée vers le vestibule où l’on chuchotait.
Machinalement il s’y rendit et Fandor s’empressa de le suivre.
Un troisième personnage venait d’arriver ; c’était une vieille femme grosse et laide, au visage boursouflé…
Fandor entendit les derniers mots de recommandation qu’elle faisait aux agents :
— … Évidemment, disait-elle, ça ne peut être que lui, mais… vous comprenez, faut de la politesse à son égard… on ne traite pas ces gens-là comme…
Apercevant le journaliste, la vieille femme s’arrêtait aussitôt et s’inclinait devant lui, jusqu’à terre :
— Ah ! c’est vous, madame, s’écria Fandor, se doutant bien qu’il était en présence de la concierge… Eh bien, ramenez-vous un médecin ?
— On en cherche un, monsieur, répondit la vieille femme, monsieur les excusera, mais une nuit de 31 décembre, ils sont tous en train de faire la bombe, sauf votre respect… Enfin il faut espérer que tout de même…
Les deux agents s’avançaient lentement vers Fandor ; ils le faisaient reculer dans la salle à manger.
Le premier des deux hommes, celui qui avait été en compagnie du journaliste, jetant un coup d’œil sur le cadavre de Susy d’Orsel, interrogea avec hésitation :
— Peut-être qu’il vaudrait mieux que monsieur nous dise exactement les choses comme elles se sont passées ! C’est rapport aux ennuis… et puis c’est des histoires trop importantes… enfin le Gouvernement…
Fandor, brièvement, en phrases saccadées, racontait ce qu’il savait : il venait de quitter des amis…
— Monsieur prétend donc qu’il y avait, avec lui et mademoiselle la victime, une autre personne ?
— Naturellement, fit Fandor…
— Où est-elle, cette autre personne ?
Le regard de l’agent était si sceptique, que le journaliste en fut troublé.
— Cette troisième personne, murmura-t-il à voix basse, était là tout à l’heure avec moi. Elle est sûrement dans une pièce voisine… voyez plutôt !
Mais les autres pièces de l’appartement étaient vides. Il n’y avait personne !
Cela paraissait ne pas surprendre autrement les policiers et la concierge qui les avait accompagnés, mais Fandor, au fur et à mesure que le nombre de pièces visitées diminuait, éprouvait une inquiétude de plus en plus grande. Ah ça ! qu’était donc devenu le roi ?…
Fandor se frappa le front :
— Parbleu, fit-il, que je suis bête… et l’escalier de service !
La porte de la cuisine, qui ouvrait sur l’escalier de service, était fermée à double tour. Que diable était devenu le roi ?
— Que monsieur ne nie pas, suggéra le plus loquace des deux sergents de ville, et qu’il veuille bien nous accompagner jusqu’au poste…
Ah ! par exemple, le prenait-on maintenant pour le criminel ?…
La vieille concierge, avec des airs sournois, ajoutait, précisant la pensée de l’agent :
— …Puisque monsieur était seul dans l’appartement avec la petite femme !… Il faut bien que…
— Mais pardon, pardon, interrompait Fandor, nous n’étions pas deux, nous étions trois, la meilleure preuve, c’est que..
Le journaliste s’était rapidement dirigé vers la salle à manger dans laquelle on avait soupé. Mais soudain Fandor se mordit la lèvre, étouffa un juron. La table un peu en désordre après le repas, ne comportait, en effet, que deux couverts.
Fandor, complètement désorienté, cette fois, jeta autour de lui des regards inquiets, cherchant machinalement quelque indice qui pût lui permettre de prouver à la police que vingt minutes encore auparavant ils étaient trois personnes dans la pièce.
Toutefois, sa surprise devint incommensurable lorsqu’il s’aperçut que les agents le prenant chacun par un bras avec des précautions infinies, l’entraînaient doucement hors de l’appartement.
— Ne faites pas de bruit, déclaraient-ils, ne faites pas de bruit… Il faut éviter le scandale…
Fandor, sans comprendre ce qu’on lui voulait, obéit.